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Interview • Michaël Cohen



Déjà, en tant qu’acteur, il arrive à nous émouvoir. Son premier roman, "Ca commence par la fin" (Editions Julliard) est à peine sorti qu’il déclenche d’élogieuses critiques de tous ceux qui l’ont lu ... C’est détendu et serein que Michaël Cohen nous parle de son roman, avec intelligence et sensibilité ...


Avant l’écriture de ce roman, vous avez déjà écrit plusieurs pièces de théâtre ...
Oui, et deux ont été publiées, mais elles sont difficiles à trouver car les éditions n’existent plus. C’est donc comme ça que j’ai rencontré Julliard. Une particulièrement a été beaucoup jouée, "Les abîmés", qui se joue actuellement dans deux théâtres à Paris, et que j’ai écrite et montée il y a 10 ans. Elle est souvent reprise par des jeunes compagnies. C’est en cherchant un nouvel éditeur pour les publier que j’ai rencontré les éditions Julliard, qui étaient intéressées par un auteur de théâtre, mais avant tout par un romancier. Ils ont donc laissé une porte ouverte, et c’est en sortant du rendez-vous que j’ai repensé à cette idée là, et, tout de suite, je suis allé dans un café et j’ai commencé à écrire.
Michaël Cohen
On ressent beaucoup l’influence du théâtre dans le roman, notamment dans l’alternance du passé et du présent au niveau des chapitres. Cette idée est venue tout de suite ?
Oui, je voulais construire ce roman comme un puzzle, que l’on comprenne ce qu’ils ont vécu et dans le présent, dans ce qu’ils vivent et ce qu’ils se disent, et dans le passé, en relatant leur histoire. Je voulais qu’au fur et à mesure de l’histoire, on reconstitue les pièces, en brouillant un peu les pistes, pour qu’au final, on sache tout d’eux, et que le lecteur se demande s’il veut vraiment qu’ils retournent ensemble ou pas. Mais c’est vrai qu’on doit ressentir l’influence du théâtre, j’ai écrit huit pièces, et j’adore les contraintes que cela impose, car ça oblige à se concentrer sur l’essentiel, et j’ai essayé dans ce roman de garder cela.
Cette histoire d’amour, extrêmement forte, vous est venue comment ? Y a-t-il une part de vous dedans ?
L’écriture, comme toute forme d’art, vient de son intimité. Ce qui ne veut pas dire que c’est pour autant sa réalité à soi. Cette intimité peut venir de choses que j’ai vécues, lues, ressenties, j’ai l’impression d’être comme une éponge, comme auteur tout comme comédien, et ça devait ressortir quelque part. Cette histoire est née d’une question : comment faire quand deux personnes qui s’aiment toujours se quittent ? Comment gère-t-on ça ? Et donc le résultat est un mélange de tout, de ressenti comme de vu à l’extérieur. Et ce que j’aime ici, c’est que je propose quelque chose et les lecteurs se projettent dans le roman, et vivent à la place des personnages, et souvent, les gens me parlent du livre et très vite, dérivent sur leurs vies, de leurs histoires d’amour, de ce qu’ils ont réussi ou pas, et c’est une occasion pour eux de se livrer ... C’est très troublant tout en étant excitant, car on apprend du coup plein de choses sur la nature humaine ...
Et vous, croyez vous que l’amour peut être si fort qu’il repousse les limites ?
Je pense que c’est non seulement possible mais que ça doit être comme ça !! Il y aune phrase qui a été un moteur pour l’écriture de ce livre, que je trouvais magnifique, et c’est une jeune femme de 104 ans qui me l’a dite, en me parlant de ses histoires d’amour : "Au final, si je devais faire une synthèse, il vaut mieux briser son coeur que de ne pas s’en servir, parce que ça, on le regrettera toujours, alors que de le briser, on ne le regrettera jamais". Alors oui, après ça, il y a un risque, mais ça vaut le coup. Parce que l’on est de plus en plus dans une société qui nous impose des peurs, des peurs de tout : de se lever le matin, d’aller travailler… Et il est vrai que j’essaye de contrer ça et de donner une autre vision de la vie, qui tendrait à dire que ces peurs là ne sont pas en nous, qu’on doit les dépasser, sinon, on ne vit plus rien. Et ce n’est plus l’autre qui fait peur, mais ce que l’autre déclenche en soi. C’est pour ça que mes personnages se quittent plusieurs fois, parce qu’ils sont confrontés à leurs propres démons, et ils préféreraient presque une vie plus simple, moins amoureuse et passionnelle. Alors oui, je pense que ça ne sert à rien d’aimer à demi, qu’il vaut mieux ne pas le faire alors, et quitte à aimer, autant se perdre… Et parfois, il est important de se perdre dans sa vie pour mieux se trouver.
Ca commence par la fin :: Michaël Cohen
La passion peut donc durer ...
Oui, mais la passion exacerbée de mes personnages les a entraînés dans un abîme, alors peut-on vivre raisonnablement une passion ? C’est une question que l’on se pose depuis la naissance de l’être humain et à laquelle on ne répondra jamais. En tous cas, moi je pense qu’il faut vivre les choses, au maximum, et après, de savoir si on peut transformer une passion en histoire plus simple, je n’ai pas de réponses… Il me semble qu’on passe notre temps à survivre à nos histoires d’amour, on a l’impression qu’on ne se relèvera jamais de la fin d’un amour. C’est le thème de ce roman. Peut-on se relever après une histoire d’amour ? A quel moment on pense que l’on a été au bout de quelque chose.
Etait-ce difficile d’écrire l’érotisme ?
Je pense qu’on ne peut pas parler de passion sans parler de sexualité, car elle met en éveil. On ressent tout, tout est décuplé, les sensations, les envies. On cherche des repères, on se perd. Je ne conçois pas qu’on puisse parler d’une histoire d’amour sans raconter celle des corps, ça va ensemble. Quand j’écrivais ce roman, c’était la nuit, sans bruit, avec l’impression d’être dans une bulle, en me disant que personne ne le lirait, donc je pouvais écrire ce que je voulais. Et c’est la première fois en tant qu’artiste que je ne me suis pas censuré. J’ai écrit comme j’aimerais vivre, en fait.
Etre acteur et écrivain, est-ce lourd à porter ?
Non, l’écriture est un besoin presque vital pour moi. Et puis, en tant qu’artiste, d’avoir plusieurs casquettes, c’est aussi bien. L’un nourrit l’autre. C’est aussi rassurant, on est alors moins en attente de projets. Je ne suis à la merci de personne, je ne m’assèche pas en tant qu’acteur, dans le désir de l’autre. Et de ne pas être dans l’attente donne plus envie aux autres, on fait moins peur, c’est un paradoxe de ce métier. Comme en amour d’ailleurs !
Des projets ?
J’écris tout le temps. Et l’accueil du roman me donne envie d’en faire quelque chose, peut être au théâtre. J’ai donné cette vision aux lecteurs, et j’ai envie de leur proposer la mienne. Le roman provoque des réactions que je n’avais jamais connues auparavant. C’est un véhicule d’émotions, complètement différent du reste ...
Et au cinéma ?
Un film sort prochainement sur les écrans, "Un baiser s’il vous plaît", très joli. Il est en dehors du temps, avec des personnages qui parlent différemment de nous. Et je viens de finir un téléfilm en deux parties pour France 2, "Sa raison d’être", un projet qui m’a bouleversé, transformé, sur l’arrivée du SIDA en France dans les années 80, avec tous les évènements qui en ont découlé jusqu’aujourd’hui. Il choque, bouscule, remet en place et raconte notre histoire, qu’on a un peu oublié. Tout ce qui nous parait si loin et qui est pourtant si proche. Je n’ai jamais vu ça à la télé française, un projet si fort, sans complaisance.
Si vous étiez un espion le temps d’une journée, que feriez-vous ?
Si j’étais un espion dans le sens large, je commencerais par moi, pour essayer de me comprendre ...

Propos recueillis par Olivier Saghezchi - Photos: DR